Des mausolées de Larache aux anciennes zaouïas de Tanger et de Tétouan, un projet de recherche de l’Université de Salamanque, en Espagne, s’attache à faire ressurgir un pan méconnu de l’histoire spirituelle du nord du Maroc, en retraçant le parcours de femmes pieuses et de mystiques soufies dont l’influence religieuse et sociale est restée largement dans l’ombre des récits historiques consacrés aux hommes.
Intitulé « Genre et sainteté : expérience religieuse et rôle social à travers les biographies des saintes femmes du nord du Maroc », ce projet, dirigé par le chercheur en études arabes et islamiques Rachid El Hour, s’inscrit dans un programme de recherche financé par le ministère espagnol des Sciences et de l’Innovation.
Les travaux visent à reconstituer les parcours de femmes soufies, du Moyen Âge à l’époque moderne, à partir de manuscrits, de recueils hagiographiques et de traditions orales, afin de mieux comprendre leurs fonctions religieuses et sociales ainsi que leur place au sein des institutions du soufisme marocain.
Des femmes longtemps restées dans l’ombre de l’histoire
L’un des principaux enjeux de cette recherche réside dans la rareté des informations historiques consacrées aux femmes reconnues pour leur piété ou leur sainteté.
Dans les recueils hagiographiques traditionnels, celles-ci apparaissent souvent à travers leurs liens familiaux avec des figures masculines, en tant qu’épouses, mères, filles ou sœurs de saints renommés, sans que leurs expériences spirituelles individuelles fassent l’objet d’une véritable documentation.
Pour combler ces lacunes, les chercheurs ont choisi de croiser les sources écrites et les témoignages issus de la mémoire orale, susceptibles de préserver des récits absents des archives historiques conventionnelles.
Le projet s’intéresse notamment aux traditions spirituelles de Tanger et de Tétouan, tout en s’appuyant sur des recherches de terrain antérieures menées à Larache, Assilah et Ksar El Kébir.
Une attention particulière est accordée aux lieux associés à ces figures féminines, notamment les mausolées, les zaouïas et les ribats, institutions qui ont joué un rôle important dans la vie religieuse et sociale des communautés locales.
Lalla Mennana, une figure de la mémoire spirituelle de Larache
Parmi les personnalités étudiées figure Lalla Mennana, dont le souvenir demeure profondément ancré dans la mémoire spirituelle de Larache.
Dans une étude publiée dans la revue scientifique internationale The Journal of North African Studies, Rachid El Hour s’est penché sur la représentation de cette figure féminine à travers les traditions locales et les sources écrites, notamment des documents remontant à la période du protectorat espagnol.
Ses recherches mettent en évidence la place singulière qu’occupe Lalla Mennana dans le patrimoine religieux de la ville, tout en soulignant le caractère limité des témoignages historiques écrits la concernant.
Cette insuffisance documentaire confère une importance particulière aux récits transmis oralement, qui permettent de mieux appréhender le rôle de cette figure dans la société locale.
Les recherches ne se limitent toutefois pas à Larache. D’autres travaux scientifiques liés à ce programme ont également porté sur Lalla Fatima al-Andalusiya, à Ksar El Kébir, dans le cadre d’une réflexion sur la circulation des traditions spirituelles entre Al-Andalus et le Maroc.
Le rôle des femmes dans les zaouïas et les ribats
Au-delà de la reconstitution de biographies religieuses, le projet entend examiner les fonctions sociales exercées par les femmes au sein des institutions soufies.
Les chercheurs s’intéressent ainsi à leur participation à la vie spirituelle, mais également à leur éventuelle implication dans l’administration des zaouïas et des ribats, ainsi qu’aux responsabilités qu’elles ont assumées au sein des communautés locales.
L’étude cherche également à identifier les similitudes et les différences entre les modèles de sainteté féminine au Maroc et en Al-Andalus, en tenant compte des influences culturelles, sociales et linguistiques.
Un autre volet important du programme concerne un manuscrit conservé à la bibliothèque Al Quaraouiyine de Fès, entièrement consacré aux biographies de femmes pieuses et dont la rédaction est attribuée à un ministre

