Dans le quartier de Ziaten à Tanger, Kouadio, un jeune Ivoirien, accroche méticuleusement le drapeau tricolore de son pays, orange, blanc et vert, juste à côté du maillot rouge de la sélection marocaine. Cette scène résume l’état d’esprit de milliers de ressortissants d’Afrique subsaharienne, partagés entre deux élans affectifs à l’occasion de cette Coupe d’Afrique des Nations 2025.
Kouadio explique, dans un arabe marqué par un accent francophone : « La Côte d’Ivoire, c’est mon sang. Mais le Maroc est ma seconde maison. Je soutiendrai mon pays en priorité. Mais si nous sommes éliminés tôt, mon cœur battra pour le Maroc sans la moindre hésitation. »
Une ville qui n’est plus seulement un passage
Autrefois simple zone de transit vers le rêve européen, Tanger, porte de l’Afrique, est devenue une véritable « ville de résidence » pour des milliers de migrants. Qu’ils soient étudiants, cadres ou ouvriers, ils y ont trouvé une stabilité. Avec le début de la fête footballistique continentale, les différences sociales et administratives s’effacent, laissant place à un langage universel : celui du ballon rond.
Dans un café animé près du quartier Mesnana, quatre jeunes originaires du Sénégal, du Mali et du Ghana suivent attentivement les analyses d’avant-match diffusées à la télévision. Le débat porte sur les chances de leurs sélections, mais l’idée commune apparaît dans les mots d’Ismail, un étudiant guinéen installé à Tanger : « Ici, on ne se sent pas étrangers durant la CAN. On soutiendra nos équipes avec ferveur, mais on encouragera aussi les Lions de l’Atlas. Nous partageons avec les Marocains le pain, le sel et les détails du quotidien. Leur victoire est aussi celle de notre ville.»
Un public hybride
Cette atmosphère engendre un public hybride, unique en son genre : une main brandit le drapeau du pays d’origine, l’autre celui du pays hôte. Pour Abdou, migrant nigérian employé dans un atelier de ferronnerie, la CAN dépasse largement le cadre du sport. Elle représente une occasion de « sortir de l’ombre » et de s’intégrer dans une liesse collective. En essuyant la sueur de son front, il confie : « Toute l’année, nous travaillons dur, affrontant parfois la nostalgie et les difficultés de l’éloignement. Mais les 90 minutes d’un match nous offrent une trêve, un oubli de la fatigue. Lorsque nous nous asseyons aux côtés des Marocains pour encourager ensemble, nous sentons que nous appartenons à une image plus grande, bien au-delà de notre statut de résidents temporaires. »
Tanger accueille aujourd’hui une mosaïque de profils : étudiants, travailleurs saisonniers, réfugiés en quête d’un nouveau départ. Malgré la diversité de leurs parcours, le football les rassemble. Tous évoquent également l’impact de l’épopée historique du Maroc lors du Mondial 2022 au Qatar, un moment qui a consolidé en eux un sentiment de fierté continentale et renforcé leur attachement au pays. Diana, étudiante camerounaise, conclut : « Le Maroc nous a offert la possibilité d’étudier et de vivre dignement. Encourager son équipe nationale est le minimum pour rendre la pareille à cette ville qui nous a accueillis avec respect et bienveillance. »
Entre les ruelles de Tanger et ses cafés animés, ces « nouveaux supporters » s’apprêtent à vivre la compétition avec deux âmes dans un même corps, confirmant qu’au-delà de la diversité de ses drapeaux, l’Afrique respire au rythme d’un même souffle footballistique.

